Figues en avril Grenoble 2018
Camille Millerand

Micro-trottoir et retour sur la soirée « Des Figues en Avril » à Grenoble

Mercredi 25 avril 2018, nous avons organisé la projection de Des Figues en Avril, un film de Nadir Dendoune. Cet écrivain, sportif, journaliste (notamment au Courrier de l’Atlas), réalisateur, militant infatigable des quartier populaires nous a fait le plaisir d’échanger avec nous après la projection. Celle-ci était bondée, si bien que notre partenaire, le Cinéma Le Club a dû ouvrir une deuxième salle.

Le film : hommage à Messaouda

Dans ce huis clos intimiste, Nadir filme sa mère, Messaouda Dendoune, algérienne de 81 ans, arrivée en France il y a soixante ans à l’Île-Saint-Denis (93). Cette « 100 % » « kabyle des montagnes « , vaque à ses occupations quotidiennes, prend son temps, montre des photos avec malice, raconte son arrivée en France, sa fierté d’avoir géré le foyer et élevé neuf enfants dans un environnement totalement inconnu, elle qui ne sait ni lire ni écrire.
Vivant seule depuis que son mari Mohand atteint d’Alzheimer, a été placé dans une maison médicalisée, elle lui rend visite tous les jours car dans sa culture « on n’abandonne pas » les sien.ne.s. Au son de ses chanteurs kabyles préférés, Messaouda évoque avec pudeur la solitude, le retour impossible au pays, en Algérie, malgré les rêves projetés dans la maison construite là-bas… La vieille dame parle en kabyle, émaillé de mots d’arabe derja et de français .

Valoriser la narration des femmes immigrées

Les récits des immigrations en France, maghrébine ou non, sont souvent masculins. On parle des pères, partis de leur pays pour vendre leur force de travail dans des conditions plus que difficiles. Des films ou romans traitent également de la deuxième et troisième génération, celle des enfants qui ont grandi en France.
La figure des femmes, des mères immigrées est beaucoup moins évoquée. On oublie cette armée de l’ombre, « ces femmes d’origine rurale projetées dans un univers inconnu, qui ont tenu des familles à bout de bras dans des conditions économiques éprouvantes  » (L’Humanité). Les chocs vécus. « Le passage du pays, avec ses règles, ses lois, ses solidarités et ses contraintes, à l’inconnu, au violent » (Le Quotidien d’Oran).

A travers sa mère, Nadir Dendoune leur permet de prendre la parole et c’est ce qui nous a plu dans sa démarche. Comme l’a dit une spectatrice grenobloise, c’est un film qui « représente bien toutes les mamans maghrébines en particulier, et certainement toute la classe ouvrière ».
Car pour Nadir, la question de la classe sociale est très importante, lui qui a écrit sur la fierté d’être banlieusard, du 9.3, un « fils de pauvres ».
La réappropriation de la narration, la valorisation publique des récits des aîné.e.s pauvres et/ou immigré.es qui ont été très largement réduits au silence, est une condition nécessaire pour lutter contre les discriminations, qui visent aujourd’hui aussi les héritier.e.s de cette histoire.

Le cinéma pour tout.e. s

Le film a reçu beaucoup de critiques positives (public, presse spécialisée…) et a pourtant été boudé par la plupart des salles de cinéma parisiennes. Il rencontre un grand succès dans les quartiers populaires, et tant mieux, c’était là l’un des objectifs de Nadir Dendoune. Mélanger les publics, faire venir au cinéma des gens qui n’y ont jamais mis les pied ; à Grenoble, le pari fut réussi.
Nous avons pu offrir plus une soixantaine de tickets de cinéma à des structures et habitant.e.s de quartiers populaires, grâce au soutien financier de Grenoble-Alpes Métropole (Réseau Partenaire Égalité) [1]. Il est pour nous important que chacun.e voit ce film mais que toutefois les héritiers des immigrations post-coloniales y aient un accès facilité.
Le public a été varié et nombreux : des grenobloises kabyles/amazight, des groupes d’habitant.e.s de quartiers populaires de Grenoble (Villeneuve, Village Olympique, Mistral, Jouhaux, Très-Cloître…) et Échirolles (Village 2), des « chibani.a.s », des jeunes gens vivant en foyer d’accueil et leurs éducateur/ices…

Passant des larmes au rire, beaucoup ont retrouvé la façon de parler des femmes de leur famille, leurs gestes ordinaires : laver le sol, faire frire des Sfenj, fermer les yeux sur la musique…
Nadir nous a ensuite expliqué sa démarche, ce besoin qu’il a eu de filmer sa mère sans penser qu’il en ferait un film un jour.  Il s’en suivi une séance photos et dédicace de ses ouvrages :  Nos rêves de pauvres  et  Un tocard sur le toit du monde (éd. Pocket).

Nous remercions encore chacun.e des 170 participant.e.s. Pour garder trace de cette soirée, un micro-trottoir effectué à la sortie du cinéma par des bénévoles de Contrevent :

A voir :

La bande-annonce du film
La page Facebook du film
Une vidéo de Médiapart, « Messaouda Dendoune, l’exil des pauvres » (entretien avec Rachida El Azzouzi)

[1] Le Réseau Partenaires Egalité vise à renforcer un réseau dense d’acteurs pour lutter activement contre les discriminations, en se formant sur ces questions, en faisant émerger la parole et en recourant au Droit. Il est animé par Grenoble-Alpes Métropole. Contrevent est membre de ce réseau.

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